Les manuscrits de la Bible

p52

Le Papyrus 52, recto et verso, contient quelques versets de lévangile de Jean

 

Les bibles que nous consultons sont le résultat d’un vaste travail d’édition. La première étape consiste à établir le texte à traduire. Les manuscrits disponibles présentent parfois des versions différentes d’un même texte. Les spécialistes choisissent, à partir de divers critères, les versions les plus fiables de chaque passage de la Bible. Véritable travail de détective dans un univers que nous vous invitons à découvrir.

D’un manuscrit à l’autre

Marc 1,40-41, dans de la Bible de Jérusalem (édition 1988) se lit ainsi :

« Un lépreux vint à lui, le supplie et, s’agenouillant, lui dit : “Si tu le veux, tu peux me purifier.” Ému de compassion, il étendit la main, le toucha et lui dit : “Je le veux, sois purifié.”»

Le même passage dans l’édition 1998 de la même Bible se lit :

« Un lépreux vînt à lui, le supplie et, s’agenouillant, lui dit : “Si tu le veux, tu peux me purifier”. En colère, il étendit la main, le toucha et lui dit : “Je le veux, sois purifié.”»

Pourquoi l’édition de 1998 dit-elle « en colère » plutôt qu’« ému de compassion »? Impossible de considérer les deux expressions comme synonymes. S’agit-il alors de deux traductions divergentes d’un même mot dans la langue d’origine? Non plus. La différence s’explique par l’emploi de manuscrits distincts.

La tradition manuscrite et ses risques

Jusqu’à l’invention de l’imprimerie au 15e siècle, les textes bibliques sont manuscrits, c’est-à-­dire écrits ou, plus précisément, copiés à la main. Ce procédé comporte des risques d’erreurs ou autres changements. Ne nous est-il pas arrivé, par inadvertance, de copier deux fois un même mot ou un même segment de phrase? Ainsi en va-t-il de la retranscription des manuscrits de la Bible.

Certaines variantes (c.-à-d. différences) dans le texte vont au-delà des simples erreurs d’inattention. Elles peuvent consister en transformations volontaires, omissions, ajouts ou déplacements de mots, de versets ou de passages entiers.

Le texte original?

La solution serait donc de se référer au manuscrit original, de la main même de l’auteur. Or, nous ne disposons d’aucun document original tant pour l’Ancien que pour le Nouveau Testament. Nous possédons des copies de copies de copies de copies… Le lieu et l’époque de ces copies nous sont inconnus, ce qui complique encore la tâche.

Des milliers de manuscrits... différents

Choisir le meilleur de trois ou quatre manuscrits serait une tâche ardue, mais non pas impossible. Ici, on est en présence de milliers de manuscrits anciens. Certains comportent quelques versets; d’autres, la Bible en entier. Tous les manuscrits sont différents, ce qui donne une idée de la diversité textuelle de la Bible.

Le rôle de la critique textuelle

La critique textuelle étudie les variantes parmi les manuscrits en vue d’établir le texte à utiliser pour la traduction. Les spécialistes de cette discipline se donnent pour tâche :

  • de classifier les manuscrits en grandes familles possédant les mêmes caractéristiques, c’est-à-dire les mêmes variantes aux mêmes endroits;
  • d’évaluer la qualité des manuscrits :
    • certains, copiés avec grand soin, présentent peu d’erreurs;
    • d’autres copies, moins soignées, comportent de nombreuses fautes.
  • de retrouver, parmi différentes variantes, celle qui présente l’état le plus ancien du texte.

Le texte le plus probable

Reprenons l’exemple de Marc 1,40-41. Selon certains manuscrits, Jésus ressent de la « compassion » envers le lépreux alors que d’autres parlent de « colère ». Comment déterminer la version la plus ancienne? La solution : se demander quelle version a pu être modifiée par un ou une copiste? Deux hypothèses sont à considérer :

  • un copiste aurait remplacé « ému de compassion» par « en colère». Peu probable : la compassion est un sentiment qui correspond très bien à la personnalité de Jésus telle que connue d’après les évangiles. Pourquoi un copiste aurait-il rendu Jésus colérique?
  • un copiste aurait remplacé « en colère» par « ému de compassion ». Vraisemblable : le copiste transcrivant le manuscrit n’a pu admettre que Jésus se soit mis « en colère ». Il aurait donc changé l’expression pour harmoniser le récit avec d’autres du même évangéliste. En semblable contexte, Jésus se montre compatissant (voir Mc 6,34; 8,2).

Conclusion : la version la plus ancienne est probablement celle où il est écrit que Jésus éprouve de la colère.

Autre exemple, tiré cette fois de l’Ancien Testament. Nos traductions laissent entendre que des personnages ont pu « maudire Dieu » (Job 1,5.11; 2,5.9). Plusieurs manuscrits ont remplacé le verbe maudire par bénir sans doute pour écarter cette possibilité.

Des variantes plus ou moins significatives

La plupart des variantes, anodines, n’auront aucun effet sur la traduction du texte : ordre des mots (très flexible dans les langues originales), orthographe de certains termes, ajouts et omissions d’articles devant les noms propres, etc.

Les variantes les plus significatives sont généralement mentionnées dans les notes de bas de page des éditions intégrales de nos bibles.

Les catégories de manuscrits

On distingue trois grandes catégories de manuscrits :

  • Les papyrus, écrits sur des feuilles de papyrus, un matériau relativement peu coûteux, sont fabriqués d’une variété de roseaux. Le papyrus sera couramment employé jusqu’au 7e siècle. Le texte des papyrus ne comporte ni division en paragraphes, ni ponctuation, ni espace entre les mots.
  • Les onciaux sont copiés en lettres majuscules sur du parchemin (peaux d’animaux traitées). Communs du 4e ou 9e siècle, les onciaux se présentent d’un seul bloc, comme les papyrus.
  • Les minuscules, copiées en lettres cursives (c.-à-d., attachées), sont en usage du 9e siècle jusqu’à l’invention de l’imprimerie au 15e siècle. Le texte est maintenant divisé en paragraphes et ponctué; les mots sont détachés. Au 12e siècle, le texte sera divisé en chapitres et subdivisé en versets au 16e siècle.

Quelques manuscrits importants

Chaque manuscrit du texte biblique reçoit un code qui permet de le désigner. Voici quelques-uns des manuscrits les plus célèbres en raison de leur âge, de leur état de conservation, ou de leur histoire :

  • p52 : ce papyrus, qui date d’environ 125 après J.-C. est peut-être le plus ancien manuscrit du Nouveau Testament. On y lit Jean 18,31-33.37-38.
  •  א 01 Sinaiticus : cette onciale du 4e siècle contient presque toute la Bible. Découvert au monastère du mont Sinaï par Constantin von Tischendorf, il figure parmi les plus importants manuscrits du Nouveau Testament. Conservé au British Museum, Londres.
  • B03 Vaticanus : hautement considérée par les spécialistes pour la qualité de son texte, cette onciale du 4e siècle se trouve à la bibliothèque du Vatican depuis le 15e siècle. Il contient presque toute la Bible.
  • 33 : appelé la « reine des minuscules », ce manuscrit date du 9e siècle environ et contient presque tout le Nouveau Testament. Conservé à la Bibliothèque Nationale de Paris.
  • L ou Codex de Saint-Pétersbourg : seul manuscrit complet de l’Ancien Testament, il date de 1008/1009 après J. C. Utilisé comme texte de base dans les éditions de la Bible hébraïque. Conservé à la Bibliothèque Nationale, Saint-Pétersbourg.
  • Les manuscrits de Qumrân : entre 1947 et 1956, on a découvert une véritable bibliothèque ancienne dans onze grottes situées à Qumrân, près de la mer Morte. Parmi les nombreux manuscrits figurent des fragments de tous les livres de la Bible hébraïque, sauf Esther.

Pour en savoir davantage, consulter : Dupont-Roc, Roselyne et Philippe Mercier, Les manuscrits de la Bible et la critique textuelle, « Cahier Évangiles », 102, Paris, Cerf, 1998, 67 p.

Jean-François Racine

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