La résurrection et l’Ancien Testament : une question de justice divine

L’exécution du scribe Eléazar et des frères Maccabées

L’exécution du scribe Eléazar et des frères Maccabées
Giovanni Battista Lenardi (1656-1704)
Huile sur toile, collection privée

La résurrection des morts fait partie de notre credo, mais il n’en fut pas toujours ainsi pour le peuple de Dieu. À quel moment commence-t-on à croire à la résurrection dans l’histoire d’Israël? Que croyait-on avant? Quels sont les questions et les événements qui ont mené à cette innovation théologique? Que nous en dit l’Ancien Testament? Puis, avec le temps, où en était la réflexion à ce sujet dans la société de Jésus?

Une idée tardive et rarement exprimée

Le concept d’une résurrection collective des morts est une idée qui fait son apparition très tardivement et très sommairement dans l’Ancien Testament. En effet, outre les affirmations très fortes du livre de Daniel (Dn 12,1-3) et du deuxième livre des Maccabées (2 Macc 7,1-42; 14,37-46), deux livres « récents » qui datent vraisemblablement du IIe siècle av. J.-C., l’Ancien Testament est essentiellement muet au sujet de la résurrection. Il existe bien certains cas isolés de retour à la vie, tel que celui du fils de la veuve de Sarepta, opéré par le prophète Élie (1 R 17,17-24) ou celui de l’enfant de la Chounammite, suscité par Élisée (2 R 4,32-37). Mais il s’agit là de résurrections temporaires (car les enfants vieilliront et mourront à nouveau un jour) et singulières (car elles ne touchent que des individus précis). On pourrait dire qu'il s'agit davantage de réanimations plutôt que de résurrections en tant que telles.

Les Pères de l’Église, et plusieurs chercheurs modernes à leur suite, se sont efforcés de dénicher des extraits de l’Ancien Testament qui semblent parler de manière implicite ou non de la résurrection des morts. Mais on reconnait aujourd’hui que des passages comme celui de la vision des ossements desséchés du livre d’Ézéchiel (Ez 37,1-14) ne sont pas des descriptions de la grande résurrection des morts, mais plutôt des annonces d’une renaissance nationale du peuple de Dieu. Malgré tout cela, le concept de la résurrection répond à un problème préoccupant qui surplombe et traverse tout l’Ancien Testament : celui de la justice et de la rétribution divines.

La doctrine de la rétribution

Sous-jacente à l’ensemble de l’Ancien Testament, la doctrine de la rétribution est le principe selon lequel Dieu récompense le juste pour ses actions bonnes, par de nombreuses bénédictions telles qu’une descendance nombreuse et juste, la richesse, la santé, la paix et une longue vie; en revanche il punit l’impie pour ses actions mauvaises, par une variété de malédictions telles qu’une descendance limitée ou mauvaise, la maladie, la pauvreté, le danger et une mort prématurée.

On retrouve cette idée partout dans l’Ancien Testament, dans des récits très anciens, dans la prédication des prophètes et même dans le Nouveau Testament. À titre d’exemples, dans le récit vraisemblablement très ancien de la veuve de Sarepta cité plus haut, celle-ci interroge le prophète Élie de la manière suivante : « Que me veux-tu, homme de Dieu? Es-tu venu chez moi pour rappeler ma faute et faire mourir mon fils? » (1 R 17,18), car elle considère que la mort de son fils est un châtiment divin causé par son péché. Par la voix du prophète Ézéchiel, Dieu s’adresse avec émotion au peuple de Juda afin de lui éviter la mort : « Par ma vie! – oracle de Seigneur YHWH – je ne désire pas la mort du méchant, mais qu’il revienne de sa voie et qu’il vive. Revenez, revenez de vos voies mauvaises; pourquoi donc mourriez-vous, maison d’Israël? » (Ez 33,11). Dans le récit de l’aveugle-né de l’évangéliste Jean, les disciples demandent à Jésus : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle? » (Jn 9,2), car ils cherchent à trouver de qui provient la faute qui a causé la maladie de cet homme.

C’est cependant dans la littérature de sagesse de l’Ancien Testament que cette doctrine est le plus clairement exposée. Le livre des Proverbes la résume de manière particulièrement limpide à travers de petites formules antithétiques très concises telles que celles-ci : « Qui pratique la justice va à la vie, mais qui poursuit le mal [va] à la mort » (Pr 11,19) ; « Aucun malheur n’arrive au juste, mais les méchants sont comblés de maux. » (Pr 12,21)

Une doctrine qui pose problème

Très simple au niveau théorique, la doctrine de la rétribution comporte cependant d’importantes failles au niveau pratique. En effet, différents auteurs bibliques font remarquer que de nombreux méchants vivent dans la paix et l’opulence alors que plusieurs justes souffrent dans la misère et l’indigence. Tout le livre de Job est consacré à cette question qui dérange grandement. Job, qui est un homme juste, est frappé par de nombreux malheurs : il perd tous ses troupeaux, ses enfants meurent tous, puis il est atteint dans son corps même par la maladie. Ses amis soutiennent que la justice de Dieu n’est pas en cause et que si Job est ainsi châtié, c’est qu’il a certainement commis une faute. Mais Job persiste à maintenir qu’il n’a pas péché et demande à Dieu un procès en bonne et due forme afin de plaider son innocence.

Dieu s’adresse finalement à lui afin de révéler que sa justice n’est pas déficiente, mais qu’elle dépasse incommensurablement celle des hommes et que ceux-ci ne peuvent aspirer à la comprendre totalement. Dieu finit par redonner en double tout ce qu’il avait enlevé à Job et ce dernier mourut beaucoup plus tard, « vieux et rassasié de jours » (Jb 42,17). Malgré l’épilogue heureux de ce récit, les auteurs bibliques, et en particulier ceux du corpus de sagesse, ont continué à se questionner au sujet de cette rétribution qui ne fonctionne pas toujours dans la réalité.

Une rétribution au-delà de la mort

L’influence de la pensée grecque sur le peuple juif a ouvert la voie à de nouvelles réflexions au sujet de la rétribution et de l’au-delà. Devant le constat du fonctionnement douteux de la doctrine de la rétribution durant le vivant des justes, et confiant en la justice divine, l’auteur du livre de la Sagesse, un ouvrage composé au Ier siècle av. J.-C. en Égypte, dans le milieu fortement hellénisé d’Alexandrie, introduit l’idée d’une existence post-mortem auprès de Dieu. Ainsi, les justes qui n’ont pas trouvé leur récompense de leur vivant, la trouvent auprès de Dieu après la mort :

Les âmes des justes sont dans la main de Dieu et nulle torture ne les atteindra. Aux yeux des insensés ils ont paru mourir, leur départ a été tenu pour un malheur et leur voyage loin de nous pour un anéantissement, mais ils sont en paix. S’ils ont, aux yeux des hommes, subi des châtiments, leur espérance était pleine d’immortalité (Sg 3, 1-4).

C’est cependant dans le cadre d’une situation de persécution que la première affirmation claire de la résurrection fait finalement surface dans l’Ancien Testament. Au IIe siècle av. J.-C., les Juifs de Jérusalem qui refusèrent le culte à Zeus établi par Antiochus IV Épiphane furent martyrisés et exécutés. À ces gens qui mourraient en raison de leur foi vint l’espérance d’une résurrection et d’une vie éternelle. Ainsi s’adressent deux frères martyrisés au roi Antiochus : « Toi, scélérat, tu nous exclus de la vie présente, mais le Roi du monde nous ressuscitera pour nous rendre une vie éternelle, nous qui mourrons pour ses lois » (2 Macc 7,9) ; « Nos frères, en effet, après avoir supporté une peine de courte durée, boivent maintenant à la vie qui ne tarit pas » (2 Macc 7,36).

Le livre de Daniel, qui date lui aussi du IIe siècle av. J.-C, situe la résurrection dans un cadre eschatologique et est le premier à en faire un grand événement généralisé. Mais les propos que tient l’auteur de Daniel laissent sous-entendre que la résurrection ne s’adresse pas à l’ensemble de l’humanité, mais tout de même à un nombre important de morts : « Et beaucoup de ceux qui dorment au pays de la poussière se réveilleront, ceux-ci pour la vie éternelle, et ceux-là pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle. » (Dn 12,2)

La portée de la résurrection de Jésus dépasse largement le simple cadre de la justice et de la rétribution, mais y prend tout de même racine. La résurrection de Jésus signifie, sur ce plan, que Jésus était un juste et que Dieu valide son ministère. Pierre souligne d’ailleurs cet aspect lorsqu’il s’adresse à la foule lors de la Pentecôte : « …devant Pilate … vous avez chargé le saint et le juste; vous avez réclamé la grâce d’un assassin, tandis que vous faisiez mourir le prince de la vie. Dieu l’a ressuscité des morts : nous en sommes témoins » (Ac 3, 13-15).

Francis Daoust

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