
François d'Assise et le cantique des créatures, Gertrude Crête, (collection privée)
Le livre des Psaumes reflète une palette d’émotions et d’attitude humaines des plus variées : confiance, espérance, gratitude, compassion, soif de Dieu, amour, louange et joie aussi bien que peur, désespoir, ingratitude, indifférence, refus de Dieu, lamentation et tristesse, pour ne nommer que les principales. C’est dire que tout le monde peut y retrouver ses propres émotions et, tout comme les psalmistes, passer de l’une à l’autre selon les jours ou même selon les heures. Grâce à cette belle diversité, la prière des psaumes peut devenir pour nous une expérience très forte de communion, dans la ligne des recommandations de l’Apôtre Paul : Soyez joyeux dans l’espérance, patients dans la détresse, persévérants dans la prière. Soyez solidaires des saints dans le besoin, exercez l’hospitalité avec empressement. Bénissez ceux qui vous persécutent ; bénissez et ne maudissez pas. Réjouissez-vous avec ceux qui sont dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent (Romains 12,12-15).
Qu’en est-il donc de la joie dans les Psaumes ? Disons tout d’abord que le vocabulaire de la joie y est plus fréquent que dans tout autre livre de l’Ancien Testament. Les citations explicites comptent pas moins de cinq grandes pages dans la Concordance de la Bible : Les Psaumes de O. Odelain et R. Séguineau (Desclée de Brouwer, 1980). Les trois racines principales en hébreu sont samah (se réjouir), gîl (exulter) et ranan (jubiler). Ces racines, auxquelles on peut associer des termes tels bonheur, ovation, allégresse, acclamation, etc., s’appliquent aussi bien à la joie sereine et intérieure d’un individu qu’à la joie enthousiaste de toute une communauté. Nous y reviendrons un peu plus loin.
Il n’y a pas que la fréquence du vocabulaire de la joie qui permette de parler du Psautier comme du livre par excellence de la joie. La structure même du Psautier comprend une grande inclusion entre le Ps 1 et le Ps 150 portant justement sur le thème de la joie. En effet, le premier mot du Psautier est une béatitude, c’est-à- dire à la fois invitation au bonheur et promesse de bonheur : Heureux l’homme qui (...) se plaît à la loi du Seigneur et récite sa loi jour et nuit ! (Ps 1,1-2). D’autres béatitudes viendront s’ajouter tout au long du Psautier pour en détailler les exigences et les fruits (Ps 2,12 ; 31,1-2 ; 34,9 ; 65,5, 119,1-2, etc.). À l’autre extrémité du psautier (Ps 150), on assiste à une véritable explosion de joie. Ce psaume, de seulement six versets, comprend pas moins de treize invitations à la louange, avec l’impératif du verbe hallel (louer), dont deux Alléluias, pour ouvrir et conclure le psaume. Le « alléluia » à la fin Ps 150 fait donc écho au « Heureux l’homme » du Ps 1. C’est dire que les deux pôles autour duquel gravite le Psautier sont la proclamation du bonheur humain et l’acclamation de la gloire divine. Autrement dit, le Psautier anticipe parfaitement l’affirmation de saint Irénée : « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant! ».
Ce qu’il y de plus frappant dans le vocabulaire psalmique de la joie, c’est son exubérance. On danse et bondit de joie, on crie, on frappe des mains, on exulte, on jubile : Venez ! crions de joie pour le Seigneur, acclamons le rocher qui nous sauve ; présentons-nous devant lui en rendant grâce, acclamons-le avec des hymnes (95,1-2) ; Je parviendrai à l’autel de Dieu, au Dieu qui me fait danser de joie, et je te célébrerai sur la cithare, Dieu, mon Dieu ! (43,4) ; Acclamez le Seigneur, terre entière ; faites éclater vos chants de joie et vos musiques ; jouez pour le Seigneur sur la cithare, sur la cithare, au son des instruments (98,4-5).
Plus encore que ces citations ponctuelles, qui ne sont que quelques exemples parmi tant d’autres, on remarquera aussi que la joie éclate d’une façon particulière dans les 50 derniers psaumes : c’est là qu’on retrouve tous les alléluias du Psautier — 25 en tout — et les seuls d’ailleurs dans tout l’Ancien Testament. On y retrouve également les 15 psaumes des montées (120-134), dont la plupart sont placés à l’enseigne de la joie : Quelle joie quand on m’a dit : « Allons à la maison du Seigneur! ». On peut donc dire que le dernier tiers du Psautier présente un crescendo de la joie, l’équivalent de ce que l’Hymne à la joie est à la neuvième symphonie de Beethoven.
Ce côté festif et enthousiaste de la joie ne doit toutefois nous faire oublier un autre type de joie, plus contenue, mais non moins profonde : la joie intérieure, ou pour le dire dans les mots de François Varillon : la « joie de croire ». Les psalmistes tirent une joie profonde de la méditation de la Torah et de sa mise en pratique, de la quête de Dieu, de la certitude d’être aimé de lui, de la communion avec Dieu et de l’expérience de son salut. Qu’on en juge par les quelques citations qui suivent : Les préceptes du Seigneur sont droits, ils rendent joyeux le cœur... (19,9) ; Dès le matin, rassasie-nous de ta fidélité, et nous crierons de joie nos jours durant. Rends-nous en joie tes jours de châtiment, les années où nous avons vu le malheur (90,14-15) ; Soyez fiers de son saint nomet joyeux, vous qui recherchez le Seigneur (105,3).
Il y aurait encore beaucoup à dire sur le sujet, et je souhaite que les lecteurs et lectrices de Parabole fassent leur propre enquête, Psautier en main : chacun et chacune y trouvera plus que son compte. Je termine sur une note d’actualité en regard d’une préoccupation majeure de notre génération : celle de l’avenir de notre planète. À ce sujet, il est intéressant de noter que les psalmistes appellent à pleine voix un concert à l’unisson de l’humanité et de l’univers ambiant : Que les cieux se réjouissent, que la terre exulte, et que grondent la mer et ses richesses! Que la campagne tout entière soit en fête, que tous les arbres des forêts crient alors de joie, devant le Seigneur, car il vient... (96,11-13). Dans le même sens, on aurait intérêt à relire dire le Ps 148, lointain ancêtre du cantique de la création de François d’Assise :
1 Alléluia !
Louez le Seigneur depuis les cieux :
louez-le dans les hauteurs ;
2 louez-le, vous tous ses anges ;
louez-le, vous toute son armée ;
3 louez-le, soleil et lune ;
louez-le, vous toutes les étoiles brillantes ;
4 louez-le, vous les plus élevés des cieux,
et vous les eaux qui êtes par-dessus les cieux.
5 Qu’ils louent le nom du Seigneur,
car il commanda, et ils furent créés.
6 Il les établit à tout jamais ;
il fixa des lois qui ne passeront pas.
7 Louez le Seigneur depuis la terre :
dragons et vous tous les abîmes,
8 feu et grêle, neige et brouillard,
vent de tempête exécutant sa parole,
9 montagnes et toutes les collines,
arbres fruitiers et tous les cèdres,
10 bêtes sauvages et tout le bétail,
reptiles et oiseaux,
11 rois de la terre et tous les peuples,
princes et tous les chefs de la terre,
12 jeunes gens, vous aussi jeunes filles,
vieillards et enfants !
13 Qu’ils louent le nom du Seigneur,
car son nom est sublime, lui seul,
sa splendeur domine la terre et les cieux.
14 Il a relevé le front de son peuple.
Louange pour tous ses fidèles,
les fils d’Israël, le peuple qui lui est proche ! Alléluia !
Puissent ce psaume, animé d’une joie contagieuse, et d’autres psaumes du même genre (Ps 19 ; 104 ; 147), nous donner ou redonner la joie de vivre en harmonie avec la création et de la gérer avec le plus grand respect !
