
Contrairement à l’acception que le langage et la culture populaires octroient aux mots « prophète » ou « prophétie », le prophète biblique n’est pas un devin qui prévoit l’avenir, mais, au contraire, un héraut de Dieu qui sait juger le présent. Le prophète est celui qui, connaissant l’agir de Dieu dans le passé du peuple de l’alliance, saisit les appels divins pour l’aujourd’hui de son peuple immiscé dans telle ou telle situation concrète. Aussi, la plupart des oracles (ou prophéties) qu’il reçoit de la part de Dieu ne visent pas les temps futurs, mais le présent ou l’avenir immédiat du peuple, du roi ou des chefs religieux que le prophète interpelle. Il convient donc, pour comprendre la contribution originale de chacun des douze petits prophètes, de comprendre le contexte historique, la situation concrète dans laquelle chacun a prophétisé.
Plaçons donc, sur l’échiquier des temps bibliques, certaines dates qui nous serviront de points de repères historiques, de manière à dégager les périodes distinctes sur lesquelles s’étalent l’exercice prophétique de nos douze petits prophètes.
Samuel prit la fiole d’huile et la versa sur la tête de Saül ; il l'embrassa et dit : "N'est-ce pas Yahvé qui t’a oint comme chef sur son peuple, sur Israël? C’est toi qui régiras le peuple de Yahvé, et c’est toi qui le sauveras de la main de ses ennemis d’alentour" (1 Samuel 8, 1).
Saül est le premier roi du royaume unifié. Mais à sa mort, deux factions se forment : une autour de son fils Ish-bosheth et l’autre autour du futur roi David.
Toutes les tribus d'Israël vinrent trouver David à Hébron et lui dirent : « Nous sommes du même sang que toi ! Dans le passé déjà, quand Saül était notre roi, tu dirigeais les mouvements de l'armée d'Israël, et le Seigneur t'a dit : 'Tu seras le pasteur d'Israël mon peuple, tu seras le chef d'Israël.' » C'est ainsi que tous les anciens d'Israël vinrent trouver le roi à Hébron. Le roi David fit alliance avec eux, à Hébron, devant le Seigneur. Ils donnèrent l'onction à David pour le faire roi sur Israël. (2 Samuel 5,1-3)
Au tournant de l’an 1000 av. J.C., David unifie les douze tribus d’Israël dans un même royaume ayant pour capitale, d’abord Hébron puis ensuite, Jérusalem. Le royaume unifié tiendra encore sous Salomon, fils et successeur de David, mais ne lui survivra pas, car à sa mort (en 931 av. J.C.), un schisme s’opère et le royaume de David se scinde en deux : les royaumes du Sud et du Nord [1].
Durant cette période du royaume unifié, aucun des prophètes « écrivains » ou « derniers » ne prophétisent. Nous sommes aux temps des « prophètes premiers » – Samuel, Nathan, Élie et Élisée – dont parlent les livres de Samuel et des Rois.
Ahia de Silo dit à Jéroboam : […] C'est au fils de Salomon que j'enlèverai le royaume, et à toi, Jéroboam, je donnerai dix de ces tribus. (1 R 11,30.35)
D’après le récit biblique, le rejet du roi Roboam, fils de Salomon, par les dix tribus du nord, entraîna la formation du Royaume du Nord, avec à sa tête, son propre roi, Jéroboam et ses successeurs. Malgré des débuts florissants et prospères, ce petit royaume subira assez tôt la menace assyrienne aux propensions impériales. L’Assyrie finira par envahir et assujettir le royaume du Nord, détruisant Samarie, sa capitale, et déportant une partie de sa population en Assyrie. C’est la fin du royaume du Nord, nous sommes en 721 av. J.C.
La neuvième année du règne du roi Osée2, le roi d’Assyrie s’empara de Samarie et déporta les Israélites en Assyrie. (2 R 17,6)
C’est durant cette période (plus précisément dans la période prospère de Samarie) que surgissent Amos et Osée, qui, tous deux, prophétiseront sous Jéroboam II (784-744) et qui, tous deux, exerceront leur ministère dans le royaume du Nord.
Michée apparaît ici aussi, mais chevauchera deux périodes, celle qui précède et suit la chute du royaume du Nord. Ses prophéties sont dirigées surtout contre Jérusalem et Juda.
Suite à l’invasion assyrienne et à la chute de son voisin du Nord, le royaume du Sud, lui, petit joueur sur l’échiquier mondial, subissant les pressions de ses puissants voisins, continue et survit, jouissant d’une fragile et relative indépendance jusqu’à l’invasion babylonienne qui en vient à bout en 587. Nabuchodonosor, roi de Babylone, envahit alors Jérusalem, détruit le Temple et déporte une partie de la population en Babylonie.
En la dix-neuvième année du règne de Nabucodonosor, Nabouzardane, commandant de la garde, officier du roi de Babylone, fit son entrée à Jérusalem. Il incendia le Temple, le palais et toutes les maisons des notables […] il déporta tout le peuple resté dans la ville, les déserteurs qui avaient passé au roi de Babylone, bref, toute la population. Il laissa seulement une partie du petit peuple de la campagne, pour avoir des vignerons et des laboureurs. (2 R 25,8-9)
Outre le premier Isaïe 3 et le grand Jérémie, nos « petits prophètes » Michée, Sophonie, Habaquq et Nahoum prophétisent au royaume du Sud durant cette période précédent l’invasion babylonienne.
Au bord des fleuves de Babylone nous étions assis et nous pleurions, nous souvenant de Sion… (Ps 137(136),1).
Commence l’épreuve de l’exil à Babylone, période courte de son histoire, mais féconde malgré tout pour Israël qui, affranchi de ce qui pouvait lui donner un faux semblant de sécurité, à savoir sa terre et son Temple, y approfondit sa foi monothéiste au milieu d’une nation païenne. La confiance en Yavhé doit s’exprimer autrement que par un culte extérieur, le judaïsme s’intériorise.
C’est en ce temps de l’exil qu’Ézéchiel, le grand prophète, exerce son ministère, seul prophète juif à prêcher sur une terre étrangère. C’est aussi l’époque du livre des consolations du second Isaïe.
L’empire babylonien ne fera qu’un temps. Babylone sera à son tour conquise par l’empire perse qui dominera le monde connu pendant deux siècles jusqu’à l’arrivée du jeune conquérant, Alexandre le Grand en 333 av. J.C. L’arrivée de Cyrus, ce nouvel empereur perse, est perçue comme providentielle, puisqu’il émet un édit célèbre en 538, qui permettra non seulement le retour des Juifs exilés sur leur terre, mais leur offrira même des subsides pour reconstruire le Temple de Jérusalem.
Le Seigneur inspira Cyrus, roi de Perse. Et celui-ci fit publier dans tout son royaume - et même consigner par écrit - : « Ainsi parle Cyrus, roi de Perse : Le Seigneur, le Dieu du ciel, m'a donné tous les royaumes de la terre ; et il m'a chargé de lui bâtir un temple à Jérusalem, en Judée. Tous ceux d'entre vous qui font partie de son peuple, que le Seigneur leur Dieu soit avec eux, et qu'ils montent à Jérusalem ! » (2 Ch 36,22-23)
La bonne nouvelle tournera vite à la désillusion, car le retour ne se fera pas sans difficultés. À la rentrée au pays, on se rend compte que d’autres ont pris possession des propriétés laissées vacantes par les exilés. On frôle le chaos. Sévit une grande pauvreté. Tout est à reconstruire!
Aggée et Zacharie accompagneront ce retour pénible et cette restauration du Temple. Plus tard, Malachie, Abdias, Joël et un Zacharie 4 plus tardif... Le livre de Jonas – Jonas, qui est sûrement plus un personnage de conte qu’un prophète historique – est peut-être écrit en cette période. Cette période est aussi couverte par le troisième Isaïe.
Ayant ainsi placé chacun des douze petits prophètes sur l’échiquier des temps bibliques, nous partirons, dans les prochaines chroniques, à la découverte de chacun des livres qui portent leurs noms.
1 Le royaume du Nord est formé de dix des douze tribus d’Israël et occupe les territoires de la Samarie et de la Galilée. On l’appelle aussi Israël, Éphraïm ou Jacob; ce royaume a Samarie pour capitale. Et le royaume du Sud, en territoire de Judée se partagent les deux autres tribus d’Israël. On l’appelle aussi Juda; il a pour capitale Jérusalem. Les découvertes récentes en archéologie ont révélé que le royaume uni est une utopie biblique et que les royaumes d'Israël et de Juda se sont historiquement développés de manière parallèle et ont toujours été distincts.
2 Osée, le dernier roi du royaume du Nord, à ne pas confondre avec le prophète Osée.
3 Tout le monde s’entend aujourd’hui pour parler de trois Isaïe, c’est-à-dire que le livre d’Isaïe comporte des prophéties ayant été prononcées en trois époques distinctes de l’histoire d’Israël. Le premier Isaïe prophétise au VIIe siècle (Is 1-39), le second (Is 40-55), à la période de l’exil à Babylone et le troisième (Is 56-66), au retour d’exil. Si les auteurs ou collecteurs des seconde et troisième parties du livre d’Isaïe empruntent la même identité, c’est qu’ils se sentent en affinité avec la grande figure du premier Isaïe.
4 Tout comme pour Isaïe, on parle du premier et du second Zacharie, parce que le livre de Zacharie comporterait des prophéties ayant été prononcées en deux périodes différentes.

Source: Le Feuillet biblique, nos 2244 et 2245. Toute reproduction de ce commentaire, à des fins autres que personnelles, est interdite sans l'autorisation du diocèse de Montréal.