Le livre des Juges, un voyage rempli de surprises

Sansom et Dalila

Samson et Dalila. José Echenagusía, 1887. Huile sur toile, 184 x 201 cm. Bilbao Fine Art Museum (Wkipedia).
 

« Lire le livre des Juges, écrit le bibliste André Myre, c’est entreprendre un voyage rempli de surprises, puisque le paysage change à chaque détour. » Les scènes de violence s’y multiplient, tortures, viols, meurtres, sexualité débridée, jeux de pouvoir, religion magique. Beaucoup de chrétiens se sont éloignés des textes de la première alliance sous prétexte qu’on y trouve que guerres et massacres. Comme si nous du 21e siècle nagions dans un océan d’amour fraternel! Les batailles bibliques furent livrées corps à corps et les morts se comptaient. Les génocides de notre époque se font par systèmes interposés et des millions sont sacrifiés par la guerre, la famine et la pollution sans que l’on puisse comptabiliser ce que les puissants désignent d’un horrible euphémisme, de dommages collatéraux. Rwanda, Congo, Cambodge, Bosnie, Palestine, Colombie, Irak, Afghanistan, etc. !

Le livre des Juges jette un regard religieux sur des évènements tout à fait séculiers. Israël vit alors en tribus indépendantes et autonomes durant les deux siècles et demi qui précèdent la création d’un état d’Israël sous David et Salomon. L’alliance entre les tribus permet à ces communautés dispersées dans les montagnes ou aux confins du désert de survivre tant bien que mal avec une organisation sociale communautaire à l’abri des tyrans qui dirigent les cités-états de la terre de Canaan. L’alliance est renouvelée chaque année par un pacte de non-agression et de défense mutuelle. Les biens sont produits et partagés sur une terre qui appartient à Dieu seul et aucun homme ne peut prétendre à la royauté, considérée comme le péché originel : celui qui consiste à prendre sur terre la place du Créateur.

Cette alliance est souvent rompue et l’idolâtrie est une tentation endémique; celle d’adorer les dieux de la cité, les dieux du roi qui prétendent donner à la terre sa fécondité. La vue de la richesse de la cité fait saliver les pauvres paysans des montagnes qui rêvent de pouvoir descendre en ville et se vendre pour un peu de bien-être. L’histoire n’a pas vraiment changé; ne fait-on pas briller chez ces jeunes des pays du Sud l’espoir de pouvoir franchir l’abime qui les sépare des pays dits développés, l’Occident qu’ils détestent et aiment à la fois. Ils traversent le Sahara, s’embarquent dans bateaux surchargés pour traverser une Méditerranée jonchée de noyés et pénétrer le paradis terrestre de l’Union européenne. C’est la grande séduction!

Rédigé au temps de l’exil à Babylone avec des traditions orales ou écrites très archaïques, le livre des Juges nous montre comment le peuple trahit l’alliance avec Yahvé, qui le livre à ses ennemis. Le peuple opprimé crie alors vers son Dieu qui lui suscite un libérateur. Déborah, Samson, Gédéon, Jephté sont parmi les plus connus de ces libérateurs. Ce livre comporte un enseignement fondamental : il y a dans les moments les plus sombres et les plus désespérants de l’histoire, des hommes ou des évènements qui confirment qu’un Souffle puissant détrône les puissants et renverse les orgueilleux, selon l’hymne de Marie de Nazareth. Bien sûr, la conception de Dieu présente dans le livre des Juges nous montre une sorte de deus ex maquina, un dieu qui tombe du ciel dans un nuage, comme propulsé par une machine magique. Cette conception choque notre mentalité sécularisée avec raison. Mais la Bible nous parle aussi d’un Souffle originel qui plane sur le chaos et en ramène une création bien ordonnée. Le Souffle créateur, à l’origine du monde, ce Souffle issu du Tout-Vivant se transmet à tout ce qui existe, continue de souffler parfois puissamment, de s’immiscer dans la boue humaine pour la transformer en Vivants et Vivantes. Ce Souffle libérateur a ouvert la mer Rouge et laissé passer à pied sec les esclaves fugitifs, la refermant ensuite sur les forces armées de Pharaon.

Claude Lacaille

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