« Moïse, parle-nous de ton Dieu! »

Le buisson ardent

Le buisson ardent (détail). Sébastien Bourdon, 17e siècle. Huile sur toile. Musée de l’Ermitage, Saint-Petersbourg (Wikimedia).

En révélant à Moïse le mystère de son identité, Dieu divulgue qu’il est fondamentalement un être miséricordieux, débordant de compassion, de patience et de pardon. Mais il dévoile aussi qu’il ne tolère pas le mal et qu’il le punit de manière à éviter que le monde ne retombe dans le chaos primordial. L’Alliance qu’il noue avec son peuple repose sur une première exigence, celle de reconnaître sa miséricorde puis d’agir de manière à lui ressembler, en étant bienveillant envers les autres comme lui l’est avec son peuple.

Si on pouvait faire cette demande à Moïse, à la fois grand leader d’Israël et grand ami de Dieu, que nous répondrait-il? Ça pourrait ressembler à ceci... « Sauvé des eaux » (c’est le sens de son nom) par la fille du pharaon, Moïse a grandi dans le monde païen de l’Égypte pharaonique. Ce ne sera qu’une fois adulte qu’il rencontrera le Dieu de ses pères dans le désert, au mont Horeb. Celui-ci lève déjà le voile sur son identité en disant : « J’ai vu, j’ai entendu, je suis descendu. » (Exode 3,7-8) Oui, Dieu a vu la misère de son peuple, il a entendu ses cris, il est descendu le sauver. C’est donc un Dieu qui se définit par l’action plutôt que par un concept. Il se révèle dans ce qu’il fait. Mais puisque Dieu l’envoie vers Pharaon, Moïse veut pouvoir dire à celui-ci qui l’envoie. Dieu lui fournit une réponse plutôt laconique : « Je suis qui je suis » ou « Je suis qui je serai. » (Exode 3,14)

« Je suis miséricorde »

Ce ne sera que plus tard que Dieu révélera à Moïse son mystère, son être profond. Au cours de la longue marche du désert, le peuple en a fait voir de toutes les couleurs à Moïse! Il a critiqué, rêvé de retourner en Égypte, défié Dieu, contesté l’autorité de Moïse, et finalement trahi l’alliance en se créant des idoles. Moïse a besoin d’être réconforté. Il demande à Dieu une grande faveur : « Fais-moi donc voir ta gloire! » (Exode 33,18).

Mais qui peut voir Dieu, entrer dans son mystère? Dieu commande donc à Moïse de monter sur la montagne et de se cacher dans une fente du rocher : il verra Dieu de dos... Enfin, Dieu passe, et il crie à Moïse son nom : « Yahvé, Yahvé, Dieu miséricordieux et bienveillant, lent à la colère, plein de fidélité et de loyauté, qui reste fidèle à des milliers de générations, qui supporte la faute, la révolte et le péché, mais sans rien laisser passer, qui poursuit la faute des pères chez les fils et les petits-fils sur trois et quatre générations! » (Exode 34,6-7). Tel est donc la gloire de Dieu, son mystère, le fond de son être : une miséricorde qui s’exprime dans la compassion, la patience, le pardon.

Une ombre au tableau...

Mais pourquoi Dieu vient-il tout gâcher à la fin en disant qu’il poursuit la faute sur trois ou quatre générations? S’il est le Dieu de miséricorde, pourquoi ne pardonne-t-il pas entièrement? Notons d’abord le contraste que l’auteur souligne : Dieu « reste fidèle à des milliers de générations ». Il poursuit la faute seulement sur « trois et quatre générations ». Quelle différence!

Mais surtout, on ne peut comprendre le texte que par le contexte social où il est né. Pour exprimer sa relation à Dieu, le peuple d’Israël a recours à une expérience qui lui est familière (on part toujours du connu pour aller vers l’inconnu) : celle des alliances entre des rois puissants et des peuples plus petits. Or, le rôle fondamental du roi était de maintenir l’ordre et l’harmonie dans son royaume. Si les Gaulois craignaient avant tout que « le ciel leur tombe sur la tête », les peuples anciens craignaient avant tout que le chaos primitif (voir Genèse 1,2) ne revienne détruire la paix et l’harmonie à la fois dans les sociétés et dans la nature. Or, un roi qui laisserait impuni des comportements qui menacent l’ordre et la cohésion sociale ne serait pas un bon roi : il laisserait la porte ouverte au chaos. Pour Israël donc, Dieu ne pouvait être un vrai bon roi s’il laissait impuni le mal. Si Dieu poursuit la faute, c’est pour éteindre un incendie qui risque de détruire toute la maison.

L’horizon de la foi

Souvent, quand on demande à des personnes d’un certain âge de nous dire par quoi commencent les dix commandements, elles répondent très vite : « Un seul Dieu tu adoreras et aimeras parfaitement. » Ce qui n’est pas exact! Dans les deux récits de la célébration de l’alliance au désert (Deutéronome 5,6 et Exode 3,14), avant d’énumérer les commandement, Dieu commence par dire : « Moi, je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude [par conséquent]... » Autrement dit, ce qui est premier, ce n’est pas ce que nous devons faire, mais ce que Dieu fait pour nous : il est celui qui « a vu la misère, qui a entendu le cri, qui est descendu... » La suite ne fait que décrire notre réponse à cette immense miséricorde qui s’investit dans notre histoire. L’horizon fondamental de notre foi, la lumière qu’elle projette sur toute notre vie est celle d’une immense bonté qui ne trahit jamais : elle est là pour des milliers de générations. J’oserais dire que le plus difficile de la foi n’est pas de suivre les commandements de Dieu, mais de croire vraiment à cette miséricorde infinie et de bâtir sur elle toute notre existence.

Ressembler à Dieu

« Soyez saints car je suis saint » demande Dieu à son peuple (Lévitique 19,2). La sainteté n’a rien à voir avec les auréoles des statues de nos églises! La sainteté, c’est l’être de Dieu. C’est ce en quoi Dieu diffère tellement de nous. Nous sommes des créatures, fragiles, toujours tentées de tout faire graviter autour d’elles. Dieu est autre, Dieu est saint : il est celui qui donne, qui se donne, et qui ne reprend pas son amour. Sûrement qu’il pourrait faire sienne cette parole de Richard Desjardins : « Quand j’aime une fois, j’aime pour toujours. » Mais cela pose une exigence : Dieu veut que nous lui ressemblions, que nous soyons animés de miséricorde comme lui. Cela apparaît dans plusieurs directives du Deutéronome.

– « Au bout de trois ans, tu prélèveras toute la dîme de tes produits de cette année-là, mais tu les déposeras dans ta ville. Alors viendront le lévite - lui qui n’a ni part ni patrimoine avec toi -, l’émigré, l’orphelin et la veuve qui sont dans tes villes, et ils mangeront à satiété, pour que le Seigneur ton Dieu te bénisse dans toutes tes actions ». (Dt 14,28-29)

– « Au bout de sept ans, tu feras la remise des dettes. Et voici ce qu’est cette remise : tout homme qui a fait un prêt à son prochain fera remise de ses droits : il n’exercera pas de contrainte contre son prochain ou son frère, puisqu’on a proclamé la remise pour le Seigneur. » (Dt 15,1-2)

– « S’il y a chez toi un pauvre, l’un de tes frères, dans l’une de tes villes, dans le pays que le Seigneur ton Dieu te donne, tu n’endurciras pas ton coeur et tu ne fermeras pas ta main à ton frère pauvre, mais tu lui ouvriras ta main toute grande et tu lui consentiras tous les prêts sur gages dont il pourra avoir besoin. » (Dt 15,7-8)

– « Si, parmi tes frères hébreux, un homme ou une femme s’est vendu à toi et s’il t’a servi comme esclave pendant six ans, à la septième année tu le laisseras partir libre de chez toi. Et quand tu le laisseras partir libre de chez toi, tu ne le laisseras pas partir les mains vides; tu le couvriras de cadeaux avec le produit de ton petit bétail, de ton aire et de ton pressoir : ce que tu lui donneras te vient de la bénédiction du Seigneur ton Dieu. Tu te souviendras qu’au pays d’Égypte tu étais esclave et que le Seigneur ton Dieu t’a racheté. C’est pourquoi je te donne ce commandement aujourd’hui. » (Dt 15,12-15)

Dans un monde dur où l’esclavage était courant et la pauvreté récurrente, de telles directives allaient à contre-courant! Elles résonnaient comme un appel à ressembler au Dieu « qui a vu, qui a entendu, qui est descendu...  » Le prophète Osée exprimera avec force cette exigence en proclamant de la part de Dieu : « C’est la miséricorde qui me plaît, non le sacrifice. » (Osée 6,6). Oui, l’acte religieux le plus important consiste à ressembler à Dieu, au Dieu que Moïse a rencontré : « Yahvé, Dieu miséricordieux et bienveillant. »

Georges Madore

Source: Parabole 31/4 (2015) 7-8.

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